Résumé
Les médias et les discours de politique générale prédominants véhiculent l’image apocalyptique d’un exode massif et croissant d’Africains désespérés fuyant la pauvreté et la guerre qui sévissent chez eux pour essayer d’entrer dans l’insaisissable « El Dorado » européen, entassés dans des bateaux de fortune flottant à peine (Pastore et al, 2006).
Les migrants eux mêmes sont généralement décrits comme des victimes de trafiquants et de passeurs « impitoyables » et « sans scrupules ». Si bien que les solutions politiques préconisées – qui se résument invariablement à réfréner la migration – se concentrent sur la « lutte » et le « combat » contre l’immigration irrégulière en intensifiant les contrôles aux frontières et en prenant des mesures énergiques contre la traite et le passage en fraude lié à la criminalité.
Malgré une augmentation incontestable de la migration régulière et irrégulière d’Afrique de l’ouest en Europe au cours des dix dernières années, les données empiriques disponibles viennent dissiper la plupart de ces suppositions.
Tout d’abord, la migration transsaharienne d’Africains de l’ouest vers l’Afrique du nord n’est pas un phénomène aussi nouveau, massif et essentiellement dirigé vers l’Europe qu’on le suggère. Bien que, historiquement, elle résulte bien davantage du commerce transsaharien, la migration d’(anciens) nomades, de commerçants et de réfugiés vers la Mauritanie, l’Algérie et la Libye depuis les années 1970 a ouvert la voie à la migration transsaharienne contemporaine. Dans un contexte de déclin économique et de guerre en Afrique de l’ouest et en Afrique centrale, il faut tenir compte des nouvelles politiques libyennes « panafricaines » en matière d’immigration pour mieux comprendre l’augmentation brutale de l’immigration de main-d’œuvre au cours des années 1990.
Depuis 2000, un violent rejet des immigrants en Libye a probablement contribué à la diversification des routes migratoires transsahariennes et à la présence croissante de migrants dans d’autres pays du Maghreb. Face à une demande continuelle de main-d’œuvre irrégulière en Europe, de plus en plus de Subsahariens, originaires d’Afrique de l’ouest pour la plupart, ont commencé à traverser la Méditerranée.
Cependant, l’idée selon laquelle l’immigration clandestine en provenance d’Afrique serait exponentielle et augmenterait à un rythme inquiétant est trompeuse. La traversée clandestine de la Méditerranée par des Nord-africains représente un phénomène persistant depuis que l’Italie et l’Espagne ont introduit le visa obligatoire au début des années 1990.
Un changement majeur s’est produit, surtout depuis 2000 : les Africains subsahariens ont rejoint, puis supplanté les Nord-africains et représentent désormais la catégorie la plus importante de personnes migrant clandestinement par bateau. Des immigrés récents d’Afrique de l’ouest s’installent de plus en plus en Espagne et en Italie, où ils alimentent des économies parallèles florissantes. Même lorsqu’ils sont arrêtés, de nombreux migrants sont finalement relâchés. Beaucoup ont obtenu un permis de résidence grâce à plusieurs vagues de régularisation.
Il est faux de penser que tous les migrants (ou la majorité d’entre eux) qui traversent le Sahara sont « en transit » vers l’Europe. La Libye, par exemple, est un important pays de destination en tant que tel. Il y a probablement plus d’Africains subsahariens vivant en Afrique du nord qu’en Europe. On estime qu’entre 65 000 et 120 000 Africains subsahariens entrent chaque année au Maghreb par voie terrestre mais que seuls 20% à 38% d’entre eux entreraient en Europe. Le nombre total d’Africains subsahariens qui réussi à traverser clandestinement et à entrer en Europe devrait être de l’ordre de plusieurs centaines de milliers.
Selon nos estimations, ils seraient entre 25 000 et 35 000 chaque année. La majorité des migrants entre en Europe légalement et y restent à l’expiration de leur visa. Depuis 2000, l’augmentation annuelle totale de la population ouest-africaine enregistrée en UE se situe autour de 100 000. C’est un chiffre relativement modeste comparé au nombre total de l’immigration en UE, qui s’élève à 2,6 millions d’immigrés en 2004. On estime que 800 000 migrants ouest-africains sont enregistrés dans les principaux pays receveurs, contre 2 600 000 Nord-africains.
Selon les théories courantes basées sur l’existence de facteurs de répulsion et d’attraction (push-pull models), la pauvreté est la raison principale de la migration de masse en Afrique. Or, ces théories sont en contradiction avec les faits prouvant que les migrants ne font pas partie des personnes les plus pauvres et que les pays d’Afrique de l’ouest enregistrent encore des taux d’émigration intercontinentale relativement bas.
Les analyses portant essentiellement sur « la misère africaine » qui poussent les migrants à quitter le continent tendent à faire oublier l’action même des migrants et la demande vitale en migration. Plutôt qu’une solution désespérée à la misère noire, la migration est en général une décision sciemment prise par des personnes ou des ménages aisées qui souhaitent augmenter leur source de revenus. De même, le portrait que l’on brosse habituellement du migrant africain clandestin comme celui d’une victime de trafiquants ou de passeurs ne cadre pas avec le fait qu’une vaste majorité de migrants partent de leur propre initiative.
La traite d’êtres humains est relativement rare et les passeurs ne font en général pas partie du crime organisé international mais agissent localement, seuls ou en petits réseaux. En règle générale, les migrants voyagent par étape. Ils travaillent souvent dans les plaques tournantes migratoires afin d’économiser suffisamment d’argent pour poursuivre leur voyage. Plusieurs finissent par s’installer en route, dans des villes du Sahara en plein essor ou dans les principales agglomérations d’Afrique du nord.
Depuis les années 1990, les pays européens ont renforcé les contrôles aux frontières et tentent « d’externaliser » ces pratiques en faisant pression sur les pays nord-africains pour qu’ils luttent contre la migration clandestine et signent des accords de réadmission en échange d’une assistance, d’un appui financier et de permis de travail.
L’immigration n’a pas diminué pour autant mais ces politiques ont entraîné une série d’effets secondaires involontaires qui se sont traduits par une violation croissantes des droits des migrants et des réfugiés en Afrique du nord et une diversification des routes migratoires transsahariennes et des points de traversée maritime qui, désormais, incluent de vastes régions de la côte africaine s’étendant de la Guinée à la Libye.
Dans la pratique, il semble pratiquement impossible de boucler les frontières du Sahara et du littoral, même si les gouvernements le souhaitaient réellement. Derrières les discours officielles, on parle nettement moins du fait que les pays européens comme africains ont réellement peu intérêt à ce que la migration soit jugulée car leur économie est devenue dépendante, respectivement, de la main-d’œuvre immigrée et des transferts de fonds.
Plusieurs facteurs structurels permettent d’expliquer pourquoi la migration subsaharienne vers l’UE et la Libye va se poursuivre. Premièrement, la migration transsaharienne n’est pas aussi indésirable qu’on le pense. La demande en main-d’œuvre immigrée bon marché en Europe et en Libye va sûrement se poursuivre. Deuxièmement, la mise en place de routes et de réseaux migratoires bien ancrés, de même que l’amélioration des communications et des infrastructures de transport transsahariennes vont certainement faciliter les migrations futures. Outre la Libye, d’autres pays d’Afrique du nord pourraient devenir des pays de transit et de destination.
Les migrants qui n’arrivent pas ou ne souhaitent pas entrer en Europe préfèrent, à titre de « deuxième meilleur choix », s’installer en Afrique du nord plutôt que de retourner dans leur pays d’origine, beaucoup plus pauvres et dangereux. Les changements démographiques et la segmentation parallèle des marchés du travail nord-africains, qui feraient augmenter la demande en main-d’œuvre immigrée, pourraient venir renforcer ces tendances.
Pour toutes ces raisons, il est probable que la migration d’Afrique de l’ouest en Afrique du nord ou en Europe continue. Il existe des divergences de plus en plus importantes entre les politiques migratoires restrictives et la demande en main-d’œuvre immigrée bon marché en Libye et en Europe. Cela explique pourquoi, au lieu de faire baisser le nombre de migrants, le renforcement des contrôles aux frontières a entraîné une diversification rapide des routes migratoires, augmentant par là même la « clandestinité », le recours aux passeurs, les risques, le coût et les souffrances pour les migrants concernés.
Tant qu’aucune autre voie légale d’immigration n’est mise en place pour répondre à la réelle demande en main-d’œuvre, et tant que les économies parallèles existeront, il est fort probable qu’une part importante de cette migration reste clandestine.
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- Le mythe de l’invasion